Notes pour l'Assemblée Générale d'Ynternet.org
le 28/05/05
L'économie de l'art :
quelques points pour une prospective
en vue du Libre accès à la culture.
1/ Des questions :
- De quelle économie s'agit-il quand on aborde la
création artistique et son existence dans la culture en place ?
- Quel est le rapport entre "l'économie qui marche"
(l'économie de marché) et "l'économie qui flotte"
(l'économie de source) ? Autrement dit (et pour corriger
l'apport poétique qui interfère) : quel est le rapport
entre l'argent et l'art diffus des gens, celui de la fabrique du
quotidien, de l'art à la petite semaine, celui de la vie
ordinaire ? Entre le transport des valeurs financières et le
transport des affects ?
- Quelles sont les valeurs qui nous traversent ? Qu'est-ce que la
culture offre comme valeurs pour constituer à la fois des sujets
et une collectivité ? Qu'est-ce que l'invention artistique au
sens large fait à la culture et à ses valeurs ? Quel est
le rapport entre les valeurs qui se comptent et celles qui comptent
(avant tout soucis de comptabilité) ?
2 Des observations :
- Très peu d'artistes vivent économiquement de leur
travail. Subventions de l'Etat, revenu minimum d'insertion : vivre de
son art directement est une exception.
Suivant l'enquête du CSA de 1988 (citée par Raymonde
Moulin, 1992), quatre
artistes sur cinq ne vivent pas de leur art.
- Le modèle économique dominant est l'économie
libérale de marché et qui influe jusque dans l'apparition
des formes d'art et des formes d'artistes (artistes en bonne et due
forme selon l'environnement économique et qui correspondent aux
critères). Cette situation occulte tout autres types
d'économies au profit de celle qui est reconnue comme valable.
Occulte tout autres types d'artistes qui ne forment pas
l'économie en place et qui place pour la reconnaissance. Il y a
discrédit pour ce qui n'est pas légitimé via les
valeurs qui font crédit, celles qui s'imposent par la force de
l'économisme.
- L'économie propre à l'art est une économie qui
demande du temps, de la vacance, de l'observation (les artistes sont
des "observacteurs") où ce qui compte n'est pas obligatoirement
ce qui se compte (en termes d'argent, d'audience, d'effets comptables
de tous types).
3 Des constats ouverts :
- Avec l'internet et le Libre, chacun est auteur en puissance, mais
aussi producteur, diffuseur, éditeur. Les catégories de
l'économie de la culture se trouvent remises en cause. Non
pas qu'elles ne soient plus opérantes, mais que leur nouvelle
façon d'opérer la culture nécessite de prendre en
compte la porosité qui existe entre ces différentes
catégories. Nulle fusion entre elles, nulles confusions
possibles dans leurs spécificités, mais rapports
étroits qui favorisent l'indépendance face aux structures
pyramidales qui gouvernent l'industrie culturelle.
- La création artistique (mais aussi scientifique, mais aussi
tout types de création) est inestimable. Sa valeur excède
son évaluation financière qui elle, est fluctuante et
soumise aux caprices du moment. Ce que nous pouvons estimer c'est
l'affect, l'effet que fait une oeuvre de l'esprit dans le corps pensant
d'un sujet, autant que dans le corps social d'un groupe de sujets.
Cette opération produit, par les trous qu'elle fait dans la
matière, de l'hyper-valeur. Ne pas en tenir compte serait
dévaloriser toutes valeurs, y compris celle qui permet
d'évaluer financièrement les différents types
d'objets.
- Les artistes ne peuvent vivre directement de leur activité.
Une institution a le devoir de se porter garante de la valeur
inestimable qu'ils transmettent. L'Etat, une instance
trans-étatique.
- Comprendre l'altération. L'art va trouer la culture. Ainsi se
créé un rapport entre individus ouverts à
l'invention d'un tiers. C'est ce tiers qui fait lien et lieu commun. Ce
tiers, qui est l'antre du bien commun, est un espace de liberté,
d'égalité et de fraternité. C'est le lieu
où n'a rien lieu que le lieu (pour reprendre Mallarmé) et
où je est un autre (pour reprendre Rimbaud).
Tout territoire, toute notion de territoire sera trouée
jusqu'à faire des murs de la dentelle. Eclairer l'espace.
4 De la politique culturelle ?
- Une culture politique plutôt. C'est à dire une culture
qui fait des choix, qui est capable de distinguer la valeur imprenable
(comme on parle d'une vue imprenable) des valeurs qui sont prises
(pour argent comptant). Il s'agit pour la valeur de n'être pas
subsumée par les seules valeurs comptables.
- Le Libre est une pratique culturelle contemporaine qui fait
politique. Elle se fait par les pratiques d'échanges de
savoirs, d'information, de contenus. Le grand public utilise les outils
qui favorisent l'échange mais sans observer l'éthique du
Libre et verse ainsi dans ce qui est appelé "piratage". Il se
trouve alors piégé, dépendant du cadre du
discours, criminalisé et participant à sa propre
servitude volontaire sous les aspects de la transgression.
Avec la reformulation du droit d'auteur en copyleft comme le propose la
Licence Art Libre,
la culture, en intelligence avec le matériau numérique et
l'internet (mais pas seulement), trouve sa légitimité,
son organisation et son économie. Non pas le gratuit, mais le
gracieux. Par principe économique et nécessité
esthétique. La beauté du geste a rapport avec le geste
commercial. Le geste Libre est un transport confiant. C'est par ses
dons qu'il est doué. Doué de qualités qui, si
elles sont captées, ne sont pas captives.
- Instituer un revenu d'existence pour permettre à ceux qui ont
du temps, n'ayant pas de travail, ou qui ont besoin de temps pour leur
recherche, de poursuivre une activité riche et essentielle pour
eux-mêmes comme pour le corps social.
- Economie de services qui excède la notion même de
travail. Faire valoir la vacance plutôt que les vacances, l'art
sous toutes formes et son geste gracieux, plutôt que le marketing
de la gratuité. Economies dans le marché : commerce
équitable, commerces de proximité les uns avec les
autres via le transport de la monnaie qui fixe les valeurs
financières sans pour autant dominer toutes les autres valeurs.
Des micros-économies diversifiées et inventives au sein
même du monde globalisé.
5 Aujourd'hui qu'en est-il ?
- Il y a rapport entre l'économie propre à l'art et
l'économie financière. Mais ce rapport est discutable, il
est même une discussion partagée qui pose les valeurs et
fait valoir ce qui compte pour, appelons le ainsi, le "genre humain".
Rapport de force et nécessité pour la culture de tenir en
respect ce qui domine naturellement : la nature-nature, la nature
humaine et la nature économique.
Il nous faut retrouver l'art de toutes façons possibles : art de
faire, art de vivre et art du combat. Non pas pour s'installer dans la
guerre, (celle-ci est déjà présente, pas
même déclarée, soit par la paix imposée et
qui ferme toute possibilité d'ouverture, soit par la terreur
latente et qui est mondiale), mais pour élever le débat.
L'art du combat, c'est hisser le débat à un niveau de
rapports sensibles et efficients : les désirs de vivre en
intelligence avec son ombre, avec le nombre. Rapports vitaux qui
opèrent la vie commune. Avec art, la guerre malheureuse se
transforme en joyeuse bataille.
Notre modèle sera le jeu vidéo. Souvent basé sur
le combat, il est un signe et une pratique culturelle contemporaine qui
montre la nécessité de retrouver la joie du rapport
d'altérité. A condition d'art, rappelons le,
soulignons le.
Car l'art Libre, ce n'est pas de l'eau de rose, c'est une construction
épineuse. C'est bien pourquoi la culture qui se voudrait Libre
serait ce domaine à la fois fragile et piquant, ouvert à
tous. C'est dans les questions de formes que nous nous retrouvons
ensemble, autour de valeurs partagées et pour lesquelles nous
sommes prêt à vivre, plutôt que survivre.
Antoine Moreau, 28 mai 2005
(révision 02 juin 2005)
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